La couronne fait-elle le roi ?

Je me présente devant vous aujourd’hui, sans sceptre ni couronne. Mais ne vous méprenez pas. Même si ces attributs m’étaient proposés, je ne pourrais qu’humblement les refuser.

Je suis et ce comme la majorité des gens je l’espère, une personne qui valorise d’avantage le travail et le mérite. Après tout, n’y a-t-il pas plus beau qu’un effort considérable pour permettre l’élévation à un stade normalement inaccessible ? Entre un fils d’immigré devenu docteur après toutes les péripéties que la vie lui a reservé, et un fils de candidat à la présidentielle devenant assistant parlementaire, qui est le plus méritant ?

Il est facile de se clamer roi quand la couronne nous est offerte, que dis-je, directement posée sur la tête. Mais face à ce cadeau, s’oppose le reste du monde. Ce monde déchu de tous privilèges, de toutes aides, et qui à la sueur de son front réussit à faire de l’ombre aux heureux élus.

Alors, tel Napoléon, je refuse que la couronne me soit offerte et préfère me la poser personnellement sur la tête.

Par ce geste, Napoléon demontra que la raison de son couronnement n’émanait pas d’une autorité indétrônable, mais bien de son mérite qui a non seulement fait taire les privilèges royaux de naissance, mais aussi légitimé son sacre. J’imagine que comme ce grand empereur français, il fut un jour où chacun d’entre vous, avec une fierté que ces élus ne peuvent ressentir, s’est individuellement couronné et a montré par un charisme fabuleux, sa valeur auprès de ses concurrents.

Cependant, et avant de commencer, j’admets que le concours ne fait pas non plus le discours. Aujourd’hui, la couronne du premier tour est mise en jeu, il est alors temps de prouver à qui elle revient, et cela non pas grâce à des faits divins mais bien à des mots divers.

Ainsi, à la question : « La couronne fait-elle le roi ? », comprenez bien que j’y repond catégoriquement non!

Tout d’abord, revenons à une époque où la couronne faisait effectivement le roi. Nous voici transportés en 1654. Louis XIV vient d’être sacré, les frondes sont oubliées, le pouvoir monarchique est renforcé, et le Roi-Soleil déclare à ses parlementaires : « L’Etat c’est moi » ! La couronne sur la tête depuis son plus jeune âge, ce jeune souverain pouvait-il imaginer autrement la valeur de cet atour ? Ce rôle de dirigeant n’est certes pas mérité mais qui aurait osé s’y opposer ? Après tout, les seules personnes capables de renverser ce système inéquitable en étaient eux-même bénéficiaires. Alors, même si roi ils n’étaient pas, privilégiés ils restaient. Et même si couronne ils n’avaient pas, finances ils possédaient. Et au vu de leurs positions, pourquoi prendre la peine de cautionner le petit peuple ?

Avançons, si vous me le permettez, de quelques siècles pour arriver justement à la fin de ce système monarchique, ne jugeant la valeur d’une personne qu’en fonction de sa classe sociale, son genre et sa couleur de peau. Tant de caractéristiques prédestinées faciles à s’accorder avant la naissance. Heureusement, la clairvoyance éclaira le peuple et une révolution se profila à l’horizon. Alors qu’une réunion décisive était mise en place, des gardes royaux frappèrent aux portes et demandèrent la fin de cette discussion. Je vous rappelle donc une phrase historique qu’il est bon de retenir : « Allez dire au roi que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n’en sortirons que par la force de vos baïonnettes » ! Cette révolution ne passa donc pas sous silence et commença ainsi le début du système que nous connaissons aujourd’hui. Des têtes seront guillotinées, des seigneurs déshérités, la Bastille libérée, et les termes noblesse, bourgeoisie, et paysannerie seront abandonnés.

Après les dégâts qu’une révolution entraine, la France renaquit de ses cendres. La République est proclamée, par la même occasion les droits de l’homme et du citoyen sont publiés. Nous voici désormais tous égaux!

Alors après l’héritage que nous ont légué ces valeureuses personnes, n’ayant comme vous et moi aucun attachement à la noblesse, ne pensez-vous pas qu’il serait presque blasphématoire d’oser dire que la couronne fait toujours le roi ? 

Cependant, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Si le système monarchique est déchu, le classicisme restera d’actualité les quelques décennies suivantes malgré tout. Permettez-moi de vous faire un petit rappel: D’un côté, les tragédies sont destinées aux nobles, personnages touchés par des problèmes d’envergures divines. Comme Œdipe, roi maudit dès sa naissance à tuer son père et à épouser sa mère. De l’autre, les comédies restent consacrées au tiers état, des bourgeois et paysans tournés en ridicule juste du fait de leur place dans la société. Tel Harpagon qui ne pense qu’à économiser sa fortune à travers de multiples sournoiseries. Voyez ainsi de quelle manière la littérature et ses écrivains firent passer le message que la couronne, restait signe de royauté.

Nous voici désormais en 1830. La révolution de Juillet est entamée, la préface de Cromwell est publiée, Hernani est jouée et entraine sa bataille mythique. Le romantisme s’oppose au classicisme. « Etre roi ou ne pas être roi ? » telle est la question que se pose ce nouveau courant. Dès lors, tout individu devient digne d’attention, qu’il soit noble ou paysan, n’importe qui peut devenir un héros littéraire. Ce décret est promulgué par Victor Hugo, souverain non pas monarchique mais bien artistique.

Prenons l’exemple de « Notre Dame de Paris », qui met à l’honneur le personnage de Quasimodo. Voila bien une preuve que la monarchie est oubliée et que même le protagoniste le plus répugnant peut devenir roi et porter la couronne du héros littéraire.

Mais revenons-en à Victor Hugo lui-même. Malgré son talent et son génie, cet écrivain fut rejeté à plusieurs concours proposés par l’Académie. Trop talentueux pour son âge, ses écrits étaient considérés comme supercherie aux yeux de l’élite française. A nouveau, nous pouvons constater que pour les académitiens, la couronne faisait toujours le roi, puisque pour cet illustre écrivain, le jeune âge ne pouvait concevoir une si belle tournure. Finalement l’histoire lui donna raison et Victor Hugo prouva par son génie, que sa plume avait plus de valeur que celle de n’importe quel autre écrivain, qu’il soit plus vieux, plus riche ou plus favorisé.

En revanche si la royauté n’est plus, qu’en est-il de son symbole honorifique ?

Pour revenir à ce que je disais en début de discours, j’imagine que chacun d’entre vous s’est un jour, métaphoriquement bien sur, affublé d’une couronne. Et bien laissez-moi, avant de poursuivre mon cheminement, vous féliciter pour cet exploit. La tache fut compliquée, certes, mais la récompense fut amplement méritée.

Mais, cela fait-il par conséquent de vous tous des rois ? Je suis au regret de vous décevoir, mais malheureusement cela n’est pas le cas. Attention! Cela ne ternit en rien la valeur de votre mérite et la beauté de votre couronne. Avant de continuer, je clarifie mes propos pour éviter de vous perdre en chemin. Sachez que le terme « roi » signifie: un chef d’Etat qui accède au pouvoir par voie héréditaire. Cependant, si être roi oblige une couronne, être couronné n’implique pas le titre royal.

J’ajouterai aussi que chacun d’entre vous a pu connaitre un jour de sacre. Car si certains n’attribuent la couronne qu’au roi, je préfére étendre son utilisation à de plus nombreuses occasions. Voila pourquoi nous ne parlerons plus de l’existence concrète de cet objet, mais plutôt d’une conception imaginaire de celui-ci.

La réussite d’une année universitaire, l’embauche à un poste désiré, la victoire à un premier tour de concours, tout cela peut représenter un couronnement si nous daignons faire preuve d’un soupçon d’imagination et nous permettre une flatterie personnelle. Un diplôme, un contrat, une annonce orale, tels sont à mes yeux les couronnes de notre monde actuel. Alors si je vous ai vexé en refusant de faire de vous des rois au sens strict du terme, sachez que vous en êtes malgré tout à certains moments.

Pour conclure, si la couronne ne fait plus le roi, le mérite remplit fort heureusement ce rôle. De nos jours, les doctorants, les scientifiques et les jeunes entrepreneurs, font preuves d’efforts monumentaux pour espérer à un moment donné vivre un jour de couronnement. Ainsi, à celui qui continuerait de revendiquer ce dogme injuste, je répondrai tout simplement que même si la France ne connait plus de régime monarchique, de multiples rois continuent d’y être couronnés chaque jour.

L. Cohen

 

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