La Crème #2 – Le duo tragique

Au commencement il n’y avait rien, vint ensuite l’Homme et vint enfin l’art. Bienvenue dans La Crème, la chronique littéraire qui abordera le thème de l’art de la scène, et aujourd’hui, comme dit au premier épisode, découvrez le duo qui a forgé la légende de la tragédie classique en France.

Tout comme leurs personnages éponymes, Corneille (1606 – 1684) et Racine (1639 – 1689) ont marqué les mémoires de l’Histoire, mais aussi, dans un certains sens, l’histoire de la mémoire. Pour comprendre la difficulté que pouvait demander l’écriture d’une tragédie classique, vous devrez d’abord passer par un rappel de connaissances générales. Mais ne vous inquiétez pas chers lecteurs, par souci d’agrément envers vous, les biographies de ces deux dramaturges ne seront pas abordées en plus des codes tragiques, et ce pour ne pas surcharger votre lecture de détails moins cruciaux. Après tout, il serait bête de vous perdre avant la fin de l’épisode ! Soyez donc rassurés, concernant La Crème, seules les oeuvres comptent !

Les dogmes tragiques

Chose promise, chose due, revoyez en premier lieu les obligations à remplir pour mener une création théâtrale à bien; car lire une tragédie sans en connaitre ses contraintes ne vous permet peut-être pas d’apprécier correctement le travail fourni pour vous l’offrir.

  • Une écriture stricte

Tout d’abord, chers lecteurs, la forme ! Un classique de la tragédie : l’obligation d’écrire en vers et de respecter l’alexandrin. En connaissance de cause, cela est déjà une tâche bien difficile, mais le vrai talent est de réussir à marquer l’esprit de son lecteur à la simple énonciation de l’un d’eux. Cela peut révéler parfois des perles de versification tel que : « Pour qui sont ses serpents qui sifflent sur vos têtes (Andromaque, V-5) ? » Une fois cette idée comprise, si cela n’était pas suffisant, le classicisme n’a pas fini de dicter ses dogmes artistiques ! Le dramaturge se devra aussi de respecter la bienséance, par conséquent, aucune scène choquante ne sera autorisée. Evidemment, la censure se voyait libre d’interprétation dans la majorité des cas et s’estimait parfois plus stricte envers certains.

  • Dans un cadre restreint

Concernant la construction de la pièce, elle devra compter cinq actes, en respectant, comme à l’habitude, un développement précis. Dans l’ordre donc : exposition, annonce de l’élément perturbateur, recherche de solutions, nouage définitif du problème, dénouement final aux grandes conséquences. Et alors vient en dernier lieu la règle de Boileau : « Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli, / Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli (L’Art Poétique). » 

  • Une fatalité

Enfin, la mise en place de l’intrigue, et si vous pensiez que point de codes ne sont à respecter, détrompez-vous ! Les personnages doivent obligatoirement être nobles, l’enjeu doit être d’importance publique, avec, comme complexité supérieure, une situation amoureuse pour envenimer l’intrigue et la sceller définitivement en fin de pièce. L’acte final devra aussi apporter une dimension cathartique, la dernière scène montrant la victoire de la fatalité face au refus de soumission de l’homme. Ajoutez à cela des paroles démesurées, l’hybris donc, et votre catharsis n’en sera que plus importante.

  • Un succès olympien

Et après avoir coché chaque case de cette longue liste, le succès devrait être assuré ! Ne soyez pas trop optimiste tout de même, hormis cette première prouesse, il vous faudra espérer accomplir une deuxième de bien plus grande envergure. La plume devra être suffisamment attrayante pour maintenir votre lecteur en haleine et éviter l’échec face au public. Et alors rappelez-vous encore de Boileau : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément (L’Art Poétique). »

La femme fatale

Les explications désormais finies, passez au thème principal de cet épisode ! Pour changer des habitudes analytiques, l’objet qui vous est proposé, comme l’annonce le titre, sera l’idée de la femme fatale au sein de la création tragique.

Oubliez les enlèvements multiples de Guenièvre attendant son Lancelot, la femme du théâtre classique n’est plus décors de l’intrigue elle en devient la source ! Par contre, par souci de clarté, cette dimension est en lien avec la notion de fatalité, comme expliquée précédemment, et non pas du désir. De cette idée se construit une évolution progressive au fil des cinq actes, passant d’abord par une peine de coeur (dolor), qui provoque par la suite un sentiment de colère (furor), pour enfin se terminer par un acte criminel (néfas).

Et alors que Racine précise dans sa préface que sa Phèdre n’est « ni tout a fait coupable, ni tout a fait innocente », notion que vous comprendrez bientôt; Corneille fait de sa Médée une furie vengeresse pour certains, ou encore, d’après une critique plus récente, « une farouche championne des droits de la femme (Tomoo Tobari – 1984) » pour d’autres.

  • Dolor

Tout d’abord, Phèdre et Médée, dans leur conception, s’opposent en tous points. L’une tombe amoureuse de son beau-fils, l’autre est trompée par son mari. Par conséquent, de ce constat, vous pouvez comprendre que le développement de chacune sera bien différent. La peine de Phèdre vient de ses désirs, alors que celle de Médée vient de ceux de son époux. De plus, Racine offre à son personnage éponyme une confidente, Oenone, qui permettra de la garder à moitié innocente de funestes desseins.

D’ailleurs, Oenone est la raison de son aveu : « Ce prince si longtemps par moi-même opprimé / Hippolyte grands dieux ! – C’est toi qui l’as nommé (Phèdre, I-3) ! » Alors que Phèdre regrette ses sentiments, accusant un complot des dieux, comme celui de Pasiphaé : « Ô haine de Vénus ! Ô fatale colère. / Dans quels égarements l’amour jeta ma mère (Phèdre, I-3). » Finalement, après avoir appris la mort de son mari, sous les conseils d’Oenone toujours, Phèdre s’en va déclarer son amour à Hippolyte : « La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte (Phèdre, II-5). »

Dans le cas de Médée, la peine de coeur est vite oubliée pour le désir de vengeance, en deux vers seulement, le personnage s’enflamme et réclame justice : « Voyez de quel mépris vous traite son parjure, / Et m’aidez à venger cette commune injure (Médée, I-4) » ou encore : « Filles de l’Achéron, pestes, larves, Furies (Médée, I-4). » Ce qui relate plus d’un soutien demandé aux dieux, à l’inverse de l’accusation dont fait preuve Phèdre. Rappelez-vous la chronologie d’une pièce, voici passez l’acte d’exposition et l’aveu de l’élément perturbateur, amour impossible et tromperie maritale.

  • Furor

Alors que Thésée fut annoncé mort, la nouvelle tombe pour Phèdre : « Le roi, qu’on a cru mort, va paraitre en vos yeux; / Thésée est arrivée, Thésée est en ces lieux (Phèdre, III-3) ». Nouvelle qui déclenchera, malgré elle, la fatalité du personnage, obligée désormais de taire sa déclaration de l’acte précédent. Phèdre s’en remet donc à sa confidente pour la sauver : « Madame et pour sauver votre honneur combattu / Il faut immoler tout et même la vertu (Phèdre, III-3). » Oenone, pour protéger sa maitresse ira donc rapporter à Thésée un mensonge aux grandes conséquences futures : « Moi seule à votre amour, j’ai su la conserver (Phèdre IV-1). »

En opposition à Médée qui reste fidèle à elle-même et prévoit une vengeance destructrice, chaque personnage sera victime de son courroux et cette dernière, contrairement à Phèdre, incarne réellement l’idée qu’on se ferait de la femme fatale. L’annonce du crime est dite rapidement : « Dépêche seulement et cours vers ma rivale / Lui porter de ma part cette robe fatale (Médée, IV-1). » Cette fois, voyez les actes montrant la recherche de solution, pour préparer les prémices d’une intrigue nouée définitivement.

  • Nefas

Finalement, Phèdre deviendra à moitié coupable à l’instant où son époux lui déclarera qu’Hippolyte aime Aricie, ce qui, vous l’aurez remarqué, n’est pas le nom du personnage éponyme. Elle refusera par conséquent d’avouer la vérité par jalousie et ira même jusqu’à prévoir la mort de sa rivale : « Il faut perdre Aricie, il faut de mon époux / Contre un sang odieux réveiller le courroux (Phèdre, IV-6). » Finalement, la fatalité punira les plus innocents, la mort du fils amenant le deuil de sa promise, et par la même occasion les plus coupables, les conséquences tragiques de la jalousie de Phèdre et de l’hybris de Thésée.

Alors que la femme fatale précédente décidera, pour expier sa peine, de se donner la mort. Médée refusera d’être victime de quiconque, après avoir mis à feu sa rivale et son palais, elle terminera sa vengeance par un acte infanticide, à sa plus grande peine, pour punir Jason définitivement : « Je vous perds mes enfants, mais Jason vous perdra (Médée, V-2). » Les cinq actes sont donc suivis à la perfection, le problème noué à jamais, la sanction tombe avec la mort comme aboutissement.

Conclusion

Pour conclure car il faut terminer l’épisode, consultez désormais ce fugace épilogue. Celui qui vous écrit, espère avoir offert, auprès de ses lecteurs, attrait pour la matière. De la femme fatale et sa grande importance, essentielle au théâtre et à son émergence. Maintenant commencez le voyage amusant, et visitez ainsi, pièces de l’ancien temps. Lisez peu, lisez bien, ô vous mes chers lecteurs, et constatez les mythes, des femmes de terreurs. Nobles Phèdre et Médée, voyez ces êtres tristes, qui à coeurs défendants, firent tomber les supplices. Sur ceux qu’elles aimèrent par choix des dieux sacrés, devenant les victimes de la fatalité. Et si cette chronique à su tous vous séduire, alors ce vendredi, préparez-vous à rire !

L. Cohen

La pièce « Moise », signée Liam Cohen, disponible sur l’application Kindle (IOS, Android, Liseuse).

 

 

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